UN LIVRE À OUVRIR, UNE VIE À DÉCOUVRIR

Ce que nous
avons gardé.

La maison d’enfance, un premier métier, une rencontre au bal. Jean raconte les petits moments qui ont fait sa vie.

22 pages8 souvenirsUn récit suivi

Jean et sa famille sont fictifs. Ce récit original et ses illustrations montrent le rendu d’un livre Mémorive ; ce n’est pas un témoignage client.

Couverture du livre Ce que nous avons gardé, de Jean MartinLe livre d’une vie commence
par un premier souvenir.

PRENEZ LE TEMPS DE FEUILLETER

Les histoires qui restent.

Page 1 du livre exemple Ce que nous avons gardé. Le texte intégral est disponible sous le lecteur.
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01 · La porte verte

1958–1966 · Près d’Autun

La première pièce qui me revient est la cuisine. Pas ma chambre, dont je serais incapable de dessiner le papier peint. La cuisine avait une fenêtre sur la cour, un poêle et une table que mon père avait fabriquée avant ma naissance. Il fallait soulever légèrement la porte verte pour la fermer. Je savais le faire avec le genou, les deux mains occupées.

Nous habitions à une dizaine de kilomètres d’Autun. Mon père, André, était menuisier. Ma mère, Louise, faisait des retouches de couture à la maison. Mon frère Paul avait trois ans de moins que moi. Nous partagions une chambre, mais il avait décrété que le côté de la fenêtre lui appartenait. Comme j’étais l’aîné, on attendait généralement que je cède. Cela me paraissait une drôle de récompense.

Le jeudi, quand nous n’avions pas classe, ma mère installait sa machine à coudre au bout de la table. Nous faisions nos devoirs de l’autre côté. Il restait entre nous une bande de toile sur laquelle il était interdit de poser les coudes. Je me rappelle moins les vêtements terminés que le bruit régulier de la pédale et la petite boîte où elle rangeait les boutons. Paul les triait par couleur, puis mélangeait tout avant de refermer.

Nous n’étions pas une famille qui se racontait beaucoup. À table, on parlait du travail, de l’école et de ce qu’il fallait acheter. Mon père demandait mes notes. Ma mère demandait si j’avais mangé. Je ne voyais pas alors que c’étaient deux façons de s’inquiéter de moi. J’y pensais surtout quand la réponse à la première question était mauvaise.

Un hiver, j’ai cassé une vitre en jouant au ballon dans la cour. J’ai attendu mon père assis sur une marche, certain de la punition. Il m’a demandé de tenir le carton pendant qu’il le clouait sur le cadre. J’ai ensuite ramassé les morceaux, très lentement, avec une pelle. Il n’a pas élevé la voix. Je ne sais pas s’il avait choisi de me faire confiance ou s’il était simplement fatigué. Je sais que j’ai arrêté de jouer au ballon à cet endroit.

La maison a changé depuis. Le poêle a disparu, la cour a été goudronnée. Quand nous y retournons avec Paul, nous ne cherchons pas les mêmes choses. Lui regarde le cerisier. Moi, je vérifie presque malgré moi si la porte verte frotte encore.

02 · Apprendre à faire

1967–1977 · L’atelier

À dix-sept ans, je suis entré en apprentissage chez monsieur Perrin, un menuisier d’Autun. Mon père connaissait son travail. Il préférait que j’apprenne chez quelqu’un d’autre : à la maison, disait-il, nous aurions discuté avant même de mesurer la première planche. Il avait probablement raison.

Le premier matin, j’avais apporté un crayon neuf et un carnet. Monsieur Perrin m’a montré le balai. J’ai cru qu’il se moquait de moi. En réalité, il voulait retrouver un atelier propre à chaque changement de tâche. Les premières semaines, j’ai beaucoup balayé, porté et observé. Je rentrais en racontant que j’avais travaillé sur un escalier alors que j’avais surtout déplacé ses morceaux.

Ma première vraie erreur concernait une porte de placard. J’avais relevé les bonnes dimensions et coupé du mauvais côté du trait. Quelques millimètres, mais assez pour que la pièce soit inutilisable. J’ai essayé de chercher une explication dans le mètre, puis dans le dessin. Monsieur Perrin m’a laissé finir. Il a posé une nouvelle planche et m’a demandé de recommencer. La seconde porte est restée longtemps dans mon souvenir, davantage que celles que j’ai réussies ensuite.

J’aimais le moment où les éléments séparés tenaient enfin ensemble. Un assemblage juste ne demandait pas de grands gestes. Il fallait parfois enlever très peu de matière et essayer à nouveau. J’étais impatient dans beaucoup de domaines ; devant une pièce de bois, je pouvais reprendre le même mouvement pendant une heure. Ma mère disait que l’atelier avait découvert un fils qu’elle ne connaissait pas.

En 1973, j’ai loué un petit appartement au-dessus d’une épicerie. Mon père est venu m’aider à monter un lit et deux chaises. Avant de partir, il m’a donné son ancien rabot en bois. Il m’a expliqué une nouvelle fois comment régler la lame, bien que je le sache déjà. Je l’ai laissé faire. C’était plus facile pour lui de parler d’un outil que de dire que mon départ lui faisait quelque chose.

Le dimanche suivant, je suis retourné déjeuner à la maison avec du linge à laver. Mon indépendance avait donc ses limites. Paul s’est installé aussitôt sur toute la largeur de notre ancienne chambre. Il n’a pas eu la délicatesse de prétendre que mon absence le gênait.

J’ai conservé le rabot. Il n’est ni rare ni particulièrement précieux. D’autres outils sont plus pratiques. Mais chaque fois que je le prends, je retrouve à la fois le travail que j’ai appris et la main qui me l’a confié.

03 · Le soir où j’ai rencontré Anne

1978–1980 · Une rencontre

J’ai rencontré Anne au bal du village, en 1978. Paul m’avait proposé de l’accompagner. Je travaillais beaucoup et je sortais assez peu. J’avais commencé par refuser, puis j’avais changé d’avis. Il me le rappelle encore : dans sa version, notre mariage est en grande partie son œuvre.

Anne était venue avec son amie Michèle. Je me souviens de l’endroit où elles étaient assises, près d’une porte, mais pas de la couleur de sa robe. Anne m’a raconté plusieurs fois que cette robe était bleue. Je préfère lui laisser ce souvenir plutôt que de prétendre l’avoir retrouvé.

Il m’a fallu presque toute la soirée pour lui parler. Je trouvais une raison de passer à proximité, puis une autre pour revenir vers Paul. Quand nous avons enfin dansé, j’étais surtout occupé à ne pas marcher sur ses pieds. Je ne me rappelle pas la chanson. Nous sommes ensuite rentrés à pied avec les autres. Il faisait froid. J’ai retenu cela avec une précision qui m’étonne, alors que tant de détails plus intéressants ont disparu.

Anne travaillait dans une librairie. Au début, je cherchais des prétextes pour y entrer. J’ai acheté un guide des oiseaux que je n’ai presque pas ouvert. Elle avait compris bien avant moi que je n’étais pas devenu passionné d’ornithologie. Notre premier véritable rendez-vous a été un dimanche après-midi. Nous avons marché, pris un café et parlé de nos familles. C’était plus simple sans musique autour de nous.

Nous n’avions pas les mêmes habitudes. Anne lisait le soir ; j’allumais machinalement la télévision. Elle préparait ses déplacements ; je pensais toujours avoir le temps. Nous avons découvert ces différences sans leur donner immédiatement de grands noms. Il fallait parfois seulement éteindre le poste ou partir une demi-heure plus tôt.

Nous nous sommes mariés en 1980. Le repas a eu lieu dans une salle prêtée par des connaissances de mes parents. Ma mère avait retouché le bas de ma veste. Mon père avait transporté des tables et vérifié leur stabilité, comme si l’équilibre du mariage dépendait un peu de leur aplomb. Paul avait promis un discours court. Cette promesse n’a pas été tenue.

Sur une photographie, Anne et moi regardons dans deux directions différentes. Elle attend le signal du photographe ; je réponds à quelqu’un hors du cadre. C’est cette image que nous préférons aujourd’hui. Nous n’y avons pas l’air d’un couple de cérémonie. Nous avons l’air de nous.

04 · Quatre autour de la table

1982–1988 · Devenir parents

Camille est née en 1982, Julien en 1986. Entre ces deux dates, nous avions changé de logement et j’avais fabriqué une table plus grande. Je pensais surtout à ses dimensions : il fallait pouvoir circuler autour, même avec une chaise d’enfant. Je n’avais pas imaginé tout ce qu’elle accueillerait ensuite.

Il y a eu les biberons, les dessins, les factures, les haricots à équeuter. Un coin a servi de bureau à Anne, un autre de garage aux petites voitures de Julien. Camille réclamait une nappe pour recevoir ses poupées, puis protestait lorsqu’il fallait la retirer pour dîner. Je passais mon temps à dire de ne pas graver le bois avec les crayons. Certaines marques sont encore là.

Je me croyais assez préparé à devenir père parce que je savais réparer des choses. Ce savoir m’a été d’une utilité limitée les premières nuits. Un bébé qui pleure n’attend pas qu’on resserre une vis. Anne apprenait elle aussi, mais je lui laissais trop facilement la place de celle qui savait. Je le vois mieux aujourd’hui. À l’époque, je pensais aider ; je n’avais pas toujours compris qu’il s’agissait simplement de faire ma part.

Le samedi matin, j’emmenais les enfants au marché. Nous achetions du fromage, des légumes et, presque toujours, quelque chose qui ne figurait pas sur la liste. Camille surveillait la monnaie. Julien voulait porter le sac le plus lourd, puis me le rendait au bout de la rue. Nous avions un itinéraire très précis qui comprenait un arrêt devant les poules, même quand nous n’achetions pas d’œufs.

Je me rappelle un repas pendant lequel Julien a renversé un verre entier sur un dessin de sa sœur. Il a d’abord voulu essuyer avec sa manche. Camille a pleuré, puis nous avons étalé le dessin près du radiateur. Les couleurs avaient coulé. Plusieurs jours après, elle l’a affiché dans sa chambre en expliquant que la pluie faisait maintenant partie du paysage. Je n’aurais pas eu cette idée.

Ce sont de petites scènes. Quand vous étiez enfants, je pensais que les souvenirs importants seraient les anniversaires ou les vacances. Je découvre que les jours ordinaires occupent beaucoup plus de place. Je revois vos places à table, vos pieds qui ne touchaient pas encore le sol, et Anne qui demandait enfin que quelqu’un lui passe le pain.

La table est toujours dans la maison. Nous avons changé les chaises, pas le plateau. Je ne l’ai jamais entièrement poncé.

05 · La route de l’océan

Été 1991 · La Vendée

L’été 1991, nous sommes partis une semaine en Vendée. Camille avait neuf ans et Julien cinq. Nous avions réservé un petit logement et emprunté une glacière. Je voulais partir très tôt pour éviter la circulation. Il a fallu revenir chercher les clés du logement que j’avais laissées sur la table de la cuisine. Anne n’a pas immédiatement fait de commentaire. Les enfants s’en sont chargés pendant le reste du trajet.

Nous n’avions pas de téléphone pour nous guider. Anne tenait la carte routière sur ses genoux. J’étais capable de manquer une sortie tout en expliquant que je savais parfaitement où nous étions. À une station-service, elle a posé la carte sur le capot et m’a montré le détour. Nous avons mangé nos sandwichs avant de repartir. C’est le repas du voyage dont je me souviens le mieux.

Julien n’avait jamais vu l’océan. En arrivant, il a couru vers l’eau, puis reculé beaucoup plus vite à la première vague. Camille voulait aller plus loin, mais elle gardait sa main dans la mienne. Je ne savais pas si elle me tenait pour se rassurer ou pour être certaine que je suive. La plage était grande, le vent frais. Nous avons laissé nos pulls sur le sable sans parvenir à retenir les coins avec les chaussures.

Le deuxième jour, il a plu. J’ai passé la matinée à chercher une amélioration dans le ciel. Anne a sorti un jeu de cartes. Nous avons joué sur la petite table du logement, les serviettes de la veille séchant sur les dossiers des chaises. J’étais contrarié de payer des vacances pour rester à l’intérieur. Les enfants, eux, ont longtemps parlé de cette partie, parce que leur mère les avait laissés lui apprendre des règles entièrement inventées.

Nous avons rapporté des coquillages, un torchon et très peu de photographies. Sur l’une d’elles, le ciel occupe presque tout le cadre. J’avais voulu prendre les enfants au bord de l’eau ; ils sont deux petits points en bas de l’image. Elle ne gagnerait aucun concours. Nous savons pourtant exactement qui sont ces deux points.

Pendant des années, la glacière a servi pour les pique-niques et les courses d’été. Chaque fois qu’on la sortait, quelqu’un demandait si j’avais bien les clés. J’ai fini par trouver cela drôle. Un voyage reste parfois dans une famille grâce à une phrase qui revient, beaucoup plus qu’à la liste des endroits visités.

06 · Le tiroir de mon père

1998–2004 · Garder et laisser partir

Mon père est mort en 1998. Après les premières semaines, ma mère nous a demandé, à Paul et moi, de regarder ce qu’il y avait dans l’atelier. Elle ne voulait pas tout conserver, mais elle ne voulait pas décider seule. Nous avons commencé un samedi matin, avec la conviction un peu naïve que quelques cartons suffiraient.

Il avait gardé des charnières, des chutes de bois, des poignées dépareillées et des boîtes de vis. Certaines portaient le nom d’un client que nous ne connaissions pas. D’autres ne portaient rien. Nous essayions d’imaginer à quoi elles avaient servi. Très vite, nous avons cessé de faire semblant d’être efficaces.

Dans un tiroir, j’ai trouvé un petit carnet avec des dimensions, des sommes et quelques adresses. Au milieu figurait le dessin d’un meuble pour ma première chambre. Je n’avais jamais su qu’il l’avait préparé ainsi. La page ne contenait aucune phrase à mon intention. Pourtant, je l’ai gardée. Elle me montrait un homme occupé à penser à son enfant, longtemps avant que cet enfant sache s’en apercevoir.

Je lui avais demandé beaucoup de conseils de travail. Je lui avais demandé si une voiture était une bonne affaire, comment reprendre un plancher, quoi faire d’une porte qui gonflait. Je lui avais très peu demandé comment il avait rencontré ma mère, ce qu’il avait souhaité faire à vingt ans ou de quoi il avait eu peur. J’avais toujours cru que ces conversations viendraient plus tard.

Paul et moi avons réparti quelques outils. Nous en avons donné d’autres. Ma mère a choisi une petite boîte métallique et un tournevis qu’elle utilisait elle-même. Elle nous a laissés discuter longtemps de choses auxquelles elle avait déjà réfléchi. Le soir, nous avons mangé ensemble dans la cuisine. La place de mon père était occupée par les cartons.

Quelques années plus tard, ma mère a emménagé dans un appartement plus facile à entretenir. Nous avons dû trier à nouveau. Cette fois, nous lui avons posé davantage de questions. Elle nous a raconté son premier emploi, une amie que nous n’avions jamais rencontrée, le temps qu’elle avait mis à se sentir chez elle dans cette maison. Nous pensions la connaître parce que nous l’appelions maman. Nous connaissions surtout ce qu’elle avait fait pour nous.

Je n’ai pas tout gardé de l’atelier. Il faut bien laisser de la place aux vivants. Le carnet, lui, est rangé avec nos papiers de famille. Quand Camille m’a proposé ce livre, c’est à cette page muette que j’ai pensé.

07 · Une maison plus calme

2005–2014 · Changer de rythme

Le départ des enfants ne s’est pas fait en une seule fois. Il y a eu les études, les stages, les retours du dimanche avec un sac de linge. Puis les séjours à la maison sont devenus des visites. Leurs chambres avaient encore leurs affaires, mais je frappais à la porte même quand je savais qu’ils n’étaient pas là.

Anne s’est adaptée avant moi au nombre de courses à faire. Je continuais d’acheter trop de pain. Nous avons appris à dîner à deux sans attendre le bruit d’une clé dans la serrure. Ce n’était pas triste tous les jours. Il y avait aussi le plaisir de choisir un programme sans négocier et de partir un week-end avec moins d’organisation. Les deux sentiments pouvaient très bien exister ensemble.

J’ai pris ma retraite en 2012. Les collègues m’ont offert un repas et un beau jeu de ciseaux à bois. Je trouvais amusant de recevoir de nouveaux outils au moment où j’arrêtais de travailler. Le premier lundi, je me suis levé à la même heure. J’ai bu mon café puis je suis allé dans le garage, sans avoir de raison précise d’y aller.

Pendant quelques semaines, j’ai voulu réparer tout ce qui dépassait. Anne m’a fait remarquer qu’elle vivait très bien avec l’étagère de travers et qu’elle apprécierait surtout de pouvoir entrer dans la pièce. J’avais transformé l’espace en chantier pour retrouver des journées remplies. Je n’avais pas prévu que le plus difficile serait de décider moi-même quand une journée était suffisante.

J’ai fini par réserver deux matinées à l’atelier et par laisser les autres ouvertes. Nous avons repris l’habitude de marcher. J’ai accompagné Anne dans des librairies sans chercher un prétexte. Le guide des oiseaux acheté au début de notre histoire était toujours sur une étagère. Elle me l’a remis entre les mains avec un sourire. Cette fois, je l’ai lu.

Élise, la fille de Camille, est née en 2014. La première fois que je l’ai tenue, j’ai reconnu certains gestes et oublié les autres. Devenir grand-père ne m’a pas rendu subitement plus habile avec un bébé. J’avais seulement davantage de temps et moins envie de démontrer que je savais déjà.

La maison s’est remise à accueillir un lit pliant, des petits gobelets et des jouets sous le canapé. Nous avions changé de place dans l’histoire familiale. Anne et moi restions les mêmes, avec un peu plus de silence autour de nous et, certains jours, beaucoup plus de bruit.

08 · À votre tour

2014–2026 · Ce qui se transmet

Élise m’a demandé un jour si les photographies étaient en noir et blanc parce que le monde n’avait pas encore de couleurs. J’ai commencé à expliquer la pellicule, les appareils et le prix des tirages. Elle attendait une réponse beaucoup plus courte. Louis, né en 2017, voulait surtout savoir si nous avions des dinosaures près de la maison. Je n’ai pas pris cela comme une remarque sur mon âge.

Ils aiment venir dans l’atelier. Au début, je leur donnais une chute de bois et du papier de verre. Ils appelaient cela fabriquer quelque chose. J’avais tendance à proposer un modèle, à montrer ce qui serait plus droit ou plus solide. Anne m’a conseillé de les laisser chercher. Certaines de leurs constructions tiennent grâce à une quantité de colle que je n’aurais jamais osé employer. Elles tiennent tout de même.

Un après-midi, Élise a voulu faire une petite boîte. Nous avons mesuré, découpé et assemblé. Le couvercle fermait de travers. J’étais sur le point de le reprendre quand elle a expliqué qu’elle aimait bien pouvoir voir un peu ce qu’il y avait dedans. Nous l’avons laissé ainsi. J’ai pensé à monsieur Perrin et à ma porte de placard. Il y a des erreurs qu’il faut corriger et des choix qu’il faut apprendre à reconnaître.

Je ne sais pas si mes petits-enfants garderont mes outils. Peut-être n’auront-ils ni la place ni l’envie de travailler le bois. Je ne voudrais pas leur laisser une obligation sous prétexte d’héritage. J’aimerais seulement qu’ils sachent à qui ces objets ont appartenu et pourquoi ils ont compté. Après, ils décideront.

En préparant ces souvenirs, j’ai ressorti des photos avec Anne. Nous avons déplacé des dates, corrigé le nom d’un village et discuté du temps qu’il faisait pendant certaines vacances. Ce livre ne supprime pas nos désaccords. Il les rend parfois plus intéressants. Là où je me souvenais d’un retard, elle retrouvait une conversation que j’avais oubliée.

J’ai soixante-seize ans au moment d’écrire ces lignes. Il reste des choses à raconter : le frère de ma mère, le premier vélo de Julien, les années où Anne a repris des études du soir. Il restera toujours des choses. Je préfère vous laisser un commencement que retarder encore le livre sous prétexte qu’il n’est pas complet.

La prochaine fois que nous serons autour de la grande table, posez une question. Une seule suffit pour commencer. Et si je vous ai déjà raconté l’histoire, dites-le-moi doucement. Il est possible que je tienne quand même à la finir.